
On peut lire un pays dans ses palais nationaux, ses grandes lois, ses infrastructures. On peut aussi l’observer à hauteur de caniveau, en suivant la trace la plus modeste qui soit : le mégot de cigarette. Ce déchet minuscule, banal, presque invisible à force d’être partout, raconte pourtant les usages, les tensions et les contradictions de la société française mieux que bien des rapports officiels.
Premier enseignement de ce tour de France des mégots : la géographie des cigarettes écrasées n’est pas une géographie des habitants, mais une géographie des usages. Les spécialistes parlent de « hotspots de mégots » pour désigner ces lieux où les filtres se concentrent de manière récurrente. Leur périmètre varie, mais leur logique est toujours la même : ce sont des lieux de vie évidents pour tout le monde.
Dans chaque commune, on les repère sans peine : le parvis et les abords de la gare, la terrasse du café ou du restaurant sur la place centrale, les voies sur berge, la rue piétonne devant le groupe scolaire, les abords du gymnase ou du stade. L’espace public y est moins un décor qu’un support d’activités intenses : on y attend, on y transite, on y consomme, on y sociabilise, on y fait la fête.
Cette géographie est aussi une affaire de temporalités. Les mêmes lieux ne produisent pas les mêmes quantités de mégots selon l’heure, la saison ou le contexte ; aux beaux jours, ce sont les quais, les parcs, les bords de mer et les promenades littorales, mais aussi les centres-villes piétonnisés qui explosent ; lors d’événements festifs, tout un quartier bascule brièvement au statut de hotspot.
Un sujet politique
Lors des vacances d’été pour les premières, d’hiver pour les secondes, communes balnéaires et stations de ski ramassent une densité de mégots comparable à celle des villes. Les mégots deviennent ainsi un excellent indicateur de ce que font les gens, à quel endroit et à quel moment. Ils dessinent une France non pas des domiciles mais des pratiques, en résonance avec la « France habitée » du géographe Jacques Lévy : la France fréquentée, consommée, occupée – et, in fine, usitée, donc salie.
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