un enjeu de sécurité et de citoyenneté

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Depuis plus d’un demi-siècle, la France est agitée par nombre de drames consécutifs à des violences mettant aux prises des jeunes d’origine arabe ou africaine à des policiers ou à des gendarmes. Mais peu de ces affaires ont pris une dimension politiquement aussi emblématique que la mort, le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), d’Adama Traoré, 24 ans, après son interpellation par une patrouille qui cherchait à le contrôler, lui et son frère Bagui, recherché pour vol avec violence.

Symbole du débat sur le fonctionnement des forces de l’ordre et leur contrôle par la justice, la mort d’« Adama » est aussi un thème de mobilisation militante sur la question des violences policières et du racisme, notamment autour de sa sœur Assa Traoré, devenue une figure contestable mais écoutée dans les quartiers populaires. L’énergie déployée autour de la défense du dossier et du Comité vérité et justice pour Adama a permis de maintenir sur la place publique le sujet essentiel des rapports jeunes-police.

En confirmant, mercredi 11 février, le non-lieu prononcé en faveur des gendarmes, la Cour de cassation a clos dix années d’une procédure très complexe, marquée par de nombreuses expertises médicales contradictoires et des angles morts non résolus. Sa décision, désormais contestée de façon ultime devant la Cour européenne des droits de l’homme, établit une vérité judiciaire : l’intervention des gendarmes n’est pas la cause principale de la mort du jeune homme. La thèse contraire, défendue par la famille de la victime, n’a convaincu les magistrats d’aucun des trois niveaux judiciaires qui l’ont examinée.

Assa Traoré (à droite), accompagnée de son avocat Yassine Bouzrou, devant le palais de justice de Paris, le 11 février 2026.

L’épilogue de l’affaire Adama Traoré devant la justice française est cependant loin de clore le débat, plus nécessaire que jamais, sur les contrôles au faciès, les pratiques policières, la sanction des manquements aux règles d’intervention, pas plus qu’il n’infirme le constat inquiétant du fossé croissant entre la jeunesse des quartiers populaires et les forces de l’ordre.

Depuis qu’en 2017 le Défenseur des droits d’alors, Jacques Toubon, a établi que les jeunes hommes « perçus comme noirs ou arabes » ont « une probabilité vingt fois plus élevée que les autres d’être contrôlés », peu de choses ont évolué. Même la sage promesse de François Hollande datant de 2012 du récépissé destiné à éviter les contrôles d’identité abusifs a été abandonnée sous la pression des syndicats de policiers. Quant à l’usage prometteur des caméras-piétons, généralisé à partir de 2021, il semble insuffisamment cadré pour fournir une réponse convaincante.

Or l’égalité de tous les citoyens devant la police comme devant la justice est l’une des conditions essentielles de la paix civile et de la démocratie. S’il n’est pas question d’excuser des comportements délinquants, le lien entre les inégalités de traitement et l’attitude des jeunes issus des minorités visibles face à la police, notamment l’habitude de la fuir même s’ils n’ont rien à se reprocher, doit être pris en compte. De même, le sentiment d’une impunité des forces de l’ordre doit être combattu par des procédures de contrôle et de sanctions aujourd’hui souvent défaillantes. La question des rapports jeunes-police est un enjeu central de sécurité. Mais pas seulement : c’est aussi dans ses rapports avec les forces de l’ordre que se forge l’idée que chacun peut avoir de sa citoyenneté, autrement dit du degré de respect que lui porte la collectivité.

Le Monde



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