
Livre. L’anthropologue canadien Mark Fortier le concède avec gravité : « Les progressistes n’ont pas ce qu’il faut de hargne pour gagner. » Face à ce sombre constat, il préfère rejoindre le camp d’en face, celui qui aurait le vent en poupe, l’extrême droite. Le petit essai qu’il propose, Devenir fasciste. Ma thérapie de conversion (Lux, 2025), relève, on l’aura compris, de la satire pour montrer comment une époque engoncée dans son confort laisse l’extrême droite imposer ses thèmes et convertir les esprits.
Mark Fortier se campe donc dans le rôle d’un « pantouflard » confronté à un monde crépusculaire. Il remarque, par exemple, qu’en France, lors des élections législatives de juin 2024, « l’élite libérale » a préféré tout autant rejeter le Rassemblement national (RN) que le Nouveau Front populaire. Puis Emmanuel Macron a noué un pacte de non-agression avec le RN pour pouvoir nommer Michel Barnier à Matignon. Dans le même temps, aux Etats-Unis, le capitalisme accepte et devance les caprices d’un Donald Trump en marche vers l’autoritarisme.
Face à un tel état de fait, Mark Fortier « signe [son] armistice personnel », l’heure n’étant plus à la « dispute, mais à la collaboration ». Dans sa « conversion » au fascisme, il faut en passer par une première étape : le lâcher-prise ou, plus précisément, laisser agir en soi la peur, « s’abandonner aux lâchetés et aux compromissions opportunes ». Puis il faut tourner le dos aux idéaux que l’on professait hier.
Humiliation
Ce mouvement, Mark Fortier le met en scène dans son quotidien, imaginant notamment ses désaccords avec sa fille, qui, elle, n’a pas embrassé la nouvelle doxa. Mais ce qui l’intéresse surtout, c’est de comprendre comment cette dynamique gagne les différents acteurs du débat public : chroniqueurs, responsables politiques, représentants de l’autorité de l’Etat, etc. Et comment nos institutions se dégradent peu à peu.
L’essayiste met en miroir leur comportement avec celui adopté par différents personnages du passé. Il cite, par exemple, le journaliste Sebastian Haffner, qui, en 1939, chroniquait l’instauration du nazisme dans Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), paru en France chez Actes Sud en 2002. L’Allemand y raconte notamment la première fois qu’il s’est surpris à faire le « Sieg Heil », le salut hitlérien, et l’humiliation qu’il a ressentie en comprenant combien ce geste de haine était devenu banal.
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