« La part imaginaire et intellectuelle des objets spoliés en temps de guerre coloniale est souvent occultée »

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La loi-cadre relative à la restitution des biens culturels sera vraisemblablement votée dans les semaines à venir. Le code du patrimoine va en être considérablement bouleversé, et les musées français vont devoir revoir en profondeur leur manière de gérer les collections issues de la période coloniale. Le débat a été largement polarisé par la question des « chefs-d’œuvre », le cas des statues du trésor royal d’Abomey ayant été abondamment commenté par les médias.

Ce débat oublie la question des restitutions d’archives et de livres : la part imaginaire et intellectuelle des objets spoliés en temps de guerre coloniale est souvent occultée. Corans, études coraniques, narrations historiques, poèmes et ouvrages de tous ordres pourraient être concernés par cette loi sur les restitutions. Ce qui est en question, ce ne sont pas uniquement les objets en tant que tels – les manuscrits, les livres, les feuillets –, mais ce qu’ils racontent, ce qu’ils décrivent, ce qu’ils transmettent. Non seulement ces objets matériels manquent, mais leur absence empêche, sur place, la transmission de toute une histoire intellectuelle, spirituelle ou encore poétique.

Saisi en avril 1890 à la capture d’El Hadj Oumar Tall au Mali, le fonds légué par le général Louis Archinard, connu comme la « Bibliothèque de Ségou », en est certainement l’exemple le plus célèbre. Les 500 manuscrits qui ont été déposés à la Bibliothèque nationale de France proviennent de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Le « trésor de Ségou » n’est pas simplement constitué d’or, de bijoux, de sabres et de « chefs-d’œuvre » comme on l’entend traditionnellement dans la muséographie : il raconte un empire intellectuel et culturel florissant qui a été d’un seul coup d’un seul arasé lorsque ces manuscrits ont été « saisis ».

Des savoirs oubliés

Les circulations savantes entre les centres universitaires du Maroc, de l’Egypte, ou encore au-delà avec les centres levantins, insérant l’empire d’El Hadj Oumar Tall dans un monde islamique savant globalisé, ont alors disparu. Ne reste qu’un face-à-face entre colon et colonisé dans l’histoire intellectuelle : il empêche des transmissions de savoirs, de textes, de circulations et d’exégèses qui manquent cruellement pour restituer aujourd’hui la complexité des histoires africaines.

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