
Livre. La Part du diable (Stock, 316 pages, 20,90 euros) se lit comme un triple polar, ou plutôt comme un polar à trois intrigues. La première raconte l’histoire de l’usine de ciment Lafarge de Jalabiya, dans le nord-est de la Syrie, progressivement encerclée par des factions armées pendant la guerre civile syrienne, à partir de 2011. Contrainte de payer des pots-de-vin pour continuer à assurer la pérennité de son activité, l’entreprise glisse doucement vers l’impensable : elle finit par passer un accord avec les djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI), comme l’avait révélé Le Monde en 2016. Cette dérive prend fin avec l’invasion des locaux de l’usine par les combattants de l’EI, en septembre 2014, provoquant une évacuation dans le chaos.
La deuxième intrigue est un polar en cols blancs. On y voit les difficultés s’amonceler sur le cimentier français, qui décide de fusionner avec son concurrent suisse Holcim pour redresser des comptes déséquilibrés par l’irruption des révolutions arabes, mais aussi par les choix stratégiques coûteux et mal calibrés des années 2000. Le mariage est rapidement plombé par les calculs et les arrière-pensées, en particulier de la partie suisse. Holcim sort vainqueur de ce bras de fer feutré, notamment à la faveur des errements de Lafarge en Syrie : ceux-ci sont instrumentalisés pour effacer du tableau tout le management français. En 2021, LafargeHolcim est devenu Holcim.
Le troisième temps est celui des juges et des enquêteurs. Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet racontent le fil haletant de l’enquête qui a conduit à la mise en examen, puis au renvoi devant le tribunal, de plusieurs hauts cadres mais aussi de la personne morale de Lafarge pour « financement du terrorisme ». Le procès, qui se tiendra à l’automne, est inédit dans l’histoire judiciaire.
Désastre industriel et moral
Plus inédite encore est la mise en examen, confirmée, en 2024, par la Cour de cassation, de Lafarge et des mêmes cadres, non plus seulement pour « financement du terrorisme », mais aussi pour « complicité de crimes contre l’humanité » – la perspective d’un procès est encore lointaine. La « mise en danger d’autrui » – en l’occurrence des employés de l’usine, rackettés, menacés ou pris en otage par les groupes armés – a en revanche été écartée par la justice française. La justice américaine, forte de la menace de lourdes amendes, a, de son côté, obtenu un plaider-coupable de Lafarge (et donc de Holcim), qui a préféré payer quelque 778 millions de dollars (720 millions d’euros) plutôt que de subir l’infamie d’un procès aux Etats-Unis.
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