
Un matin de ce mois de mars, avant un rendez-vous dans la vieille ville de Damas, je croise un jeune garçon d’une douzaine d’années, accompagné d’un adulte. Il me demande de l’argent pour manger. La méfiance est bien présente, tant les histoires d’enfants exploités par des réseaux criminels pour mendier sont connues. Mais je ne peux m’empêcher de répondre à la détresse dans son regard. Je lui tends quelques billets de 5 000 livres syriennes, l’équivalent de quelques euros, de quoi acheter du pain pour quelques jours pour une famille. Je l’observe quelques instants après lui avoir donné l’argent. Il reprend son chemin en prenant affectueusement la main de l’adulte, qui ne peut être que son père. Jamais auparavant je n’avais été témoin d’une telle scène en Syrie. J’imagine la douleur de ce père, contraint de voir son enfant mendier pour la survie des siens.
Cette scène est aujourd’hui d’une extrême banalité en Syrie. Le soulagement provoqué par la chute du « boucher de Damas », la joie ressentie par de nombreux Syriens, notamment les exilés dont je faisais partie, ne doivent pas masquer cette douloureuse réalité : le pays est à l’agonie.
Bachar Al-Assad a détruit et brûlé tout ce qui pouvait l’être, pillé les réserves de la banque centrale avant de fuir en Russie. Les infrastructures essentielles sont totalement dysfonctionnelles, voire inexistantes. L’électricité n’est disponible que quelques heures par jour, l’eau quelques heures par semaine. Certaines anciennes localités rebelles sont détruites à un tel point qu’une réhabilitation semble impossible. Les écoles et les hôpitaux, quand ils ne sont pas détruits, manquent de tout, et de personnel et de cadres qualifiés.
Le long de la route vers la province druze de Souweïda, les câbles des lignes à haute tension ont été volés par diverses milices, et les arbres abattus pour servir de bois de chauffage. Le réchauffement climatique accélère l’avancée du désert, un phénomène perceptible pour ceux qui connaissent bien la région. La sécheresse qui sévit cette année empêche l’arrivée du printemps et de sa beauté. Les rares agriculteurs et éleveurs qui subsistent, ou tentent de relancer leur activité, risquent de ne pas survivre à cette saison. Cette situation accroît les menaces pesant sur une population déjà éprouvée par une économie en ruine. La pauvreté est omniprésente, elle se lit sur les visages d’hommes et de femmes épuisés par des années de guerre.
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